En finir avec l’idée archi-fausse des pulsions sexuelles masculines irrépressibles

63% de la population considère qu’il est plus difficile pour les hommes de maîtriser leur désir sexuel qu’il ne l’est pour les femmes. Mais est-ce vraiment le cas ?

En mars dernier, l’auteur d’une quarantaine de viols et d’agressions sexuelles était arrêté dans le nord de la France. L’homme, qui sévissait depuis près de trente ans, a affirmé avoir agi sous le coup de « pulsions qu’il ne parvenait pas à contrôler1 ». Une « excuse », fréquemment avancée par les agresseurs, qui trouve malheureusement un certain écho au sein de la population française.

Rendue publique début avril, une enquête du Groupe F2 relayait un certain nombre de remarques faites par des policiers à des victimes d’agressions sexuelles. Sur les réseaux sociaux, les « Entre nous, ma petite, vous l’avez provoqué ? » et autres « Jolie comme vous êtes, faut pas s’étonner qu’il vous ait sauté dessus » ont visiblement choqué. Ces phrases n’ont pourtant rien de surprenant, dans un pays où encore 63% de la population considère qu’il est plus difficile pour les hommes de maîtriser leur désir sexuel qu’il ne l’est pour les femmes3. Ce serait à elles d’être vigilantes, car les hommes seraient soumis à leurs « besoins ».

Un préjugé récent

Jusqu’au XIXe siècle, c’est pourtant aux femmes que l’on attribue la plus grande libido. Sous l’Antiquité, l’idée prévaut que contrairement aux hommes doués de raison, les femmes sont gouvernées par leurs corps et en proie à de constantes pulsions. Avec le christianisme, et notamment Saint-Thomas d’Aquin, c’est une image de tentatrice que l’on accole aux « filles d’Eve ». Au XVe siècle, les dominicains Henri Institoris et Jacques Sprenger vont jusqu’à écrire dans leur Malleus Maleficarum, un manuel de chasse aux sorcières4, que « le désir charnel est chez les femmes sans limite ».

Un tournant s’opère au XIXe siècle, alors que plusieurs médecins5 décrètent que les femmes « normales » ont très peu de désirs sensuels. Une « aubaine » dont vont se saisir les femmes, tant elle leur permet de s’affranchir de leur ancienne image de dépravée : on leur attribue, désormais, plus de moralité.

Une question de testostérone ?

Aujourd’hui, c’est par la biologique que l’on justifie la prétendue importance des besoins sexuels masculins : la testostérone, « l’hormone de la virilité », serait responsable de ces pulsions incontrôlables. Une idée reçue qu’une étude publiée en 2012 dans Archives of Sexual Behavior6 est venue mettre à mal : la testostérone n’est pas liée au désir sexuel masculin.
Reste que les testicules, comme la vessie ou les intestins, auraient besoin d’être vidées : ne pas se soulager occasionnerait aux hommes une douleur insoutenable. Faux, comme l’expliquait le Dr Texier, psychiatre, psychanalyste, sexothérapeute, à Rue 89 : « Quelqu’un qui s’abstient ne rencontre aucun problème. »7 Non seulement, il y a des éjaculations nocturnes, mais le sperme a une faculté d’autodestruction : il suffit de 74 jours pour que les spermatozoïdes se renouvellent complètement. Et quand bien même. En quoi le besoin prétendument urgent des hommes rendrait-il légitime le recours au corps d’autrui ? La masturbation est, après tout, un moyen de s’auto-satisfaire.

Une stratégie mûrement réfléchie

Et puis, la plupart des agressions sexuelles sont commises par des proches de la victime, dans un espace privé8. Pas en plein repas de famille, au beau milieu d’un centre commercial ou d’un cours de chimie. Qu’on se le dise, le viol est le fruit d’une stratégie mûrement réfléchie, qui consiste à ignorer le consentement des victimes, les isoler, les culpabiliser. Ce qui n’empêche pas qu’il soit, au nom d’une pseudo loi hormonale, accepté comme une fatalité. Et que, banalisé, ce crime sensé être jugé en cour d’assise soit bien trop souvent correctionnalisé9.

Anaïs Leleux @AnaisLeleux, Pierre Jothy @Pi_erreJTY et Michèle Mira Pons

Sources :

1. L'affaire du violeur de la Sambre, France TV info.
2. Enquête « Paye ta plainte », Le Groupe F et Paye Ta Police, 2018.
3. « Les Français-e-s et les représentations sur le viol et les violences sexuelles », réalisé par l’Institut IPSOS et l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, 2013.
4. Malleus Maleficarum, Wikipédia.
5. William Acton, Adam Raciborski, Otto Adler, Richard von Kraff-Ebing…
6. Sari M van Anders, « Testosterone and sexual desire in healthy women and men », Archives of Sexual Behavior, mai 2012.
7. Des testicules au bord de l'explosion après 38 ans d'abstinence, vraiment ? L’Obs.
8. On estime que 67 % des viols sont commis au domicile de la victime ou de l’agresseur (https://www.planetoscope.com/Criminalite/1497-viols-en-france.html).
9. La correctionnalisation du viol : point de vue d'un avocat de victime, Village de la Justice.


Pour aller plus loin :

- Thomas Laqueur, Making sex, body and gender from the Greeks to Freud, Harvard University Press, Cambridge, 1990 [Traduction française par Michel Gautier : La fabrique du sexe : essai sur le corps et le genre en Occident, Collection NRF Essais, Gallimard, 1992 [Making sex, body and gender from the Greeks to Freud].
– Muriel Salmona, Violences sexuelles – Les 40 questions-réponses incontournables, Dunod, Paris, 2015.
– Noémie Renard, En finir avec la culture du viol, Les Petits Matins, 2018
– Liv Strömquist, L’Origine du monde, Rackham, Paris, 2016.